• Critique Hellspawn T.1 par

    Créé dans la fulgurance des années 90, Spawn est l’un des acteurs majeurs du bouleversement qu’a connu le petit monde des comics avec l’arrivée de l’alternative Image Comics.
    A l’époque, l’éditeur propose une meilleure représentation de la diversité (Al Simmons est noir) tout en exploitant les fruits de son temps : coup d’éclat médiatique (après tout, Watchmen et DKR sont déjà passés par là). Se succéderont même sur la série, pendant un an, quelques uns des grands noms de la bande-dessinée tels qu’Alan Moore, Frank Miller, Dave Sim, Neil Gaiman (dont la bisbille avec Todd McFarlane est devenue affaire de légende) et même Grant Morrison*. Par ses jeux de pouvoirs et ses héros pro-actifs, Image Comics marque d’une certaine manière le début de l’ère post-moderne qui fera le succès de DC/Wildstorm (notamment grâce à Warren Ellis) puis de Marvel (The Ultimates, Civil War, etc.).

    Malgré tout cela, dire que Spawn reste l’un des acteurs majeurs de la bande-dessinée américaine est bien plus difficile. Si le personnage a subsisté en France, notamment grâce à Semic (qui publia presque 80 numéros en kiosque entre 1995 et 2004) puis avec Delcourt, il faut avouer que le personnage s’est très rapidement engouffré dans une violente léthargie.
    C’était pourtant pas faute d’avoir imposé un mélange bienvenu d’horreur, d’enquêtes policière et d’action tout-azimut. Malheureusement, Todd MacFarlane garde la main bien enfoncée dans sa poupette, empêchant tout semblant d’évolution (le run de David Hine sera presque entièrement annulé alors qu’il était le seul à secouer le « spawnspawntier »). Et cette main-mise s’en ressent encore aujourd’hui avec le départ précipité d’auteurs comme Brian Wood (qui n’écrira même pas un numéro), Paul Jenkins & Jonboy Meyers (moins de dix, à vue de nez) ou encore Erik Larsen (ce dernier étant pourtant l’un des co-fondateurs d’Image).

    Bref, les séries, maxi ou mini-séries sur Spawn qui se proposent de donner une véritable direction au personnage (plutôt que de le voir somnoler sur son tas de détritus à chaque arc) se comptent sur les doigts d‘un manchot. La maxi-série Hellspawn que propose depuis peu Delcourt sous la forme d’une jolie intégrale est de celle-là. Ça me coûte de le dire. Car si je n’ai jamais été un grand fan ni de Spawn, ni du scénariste Brian M. Bendis, ni du dessinateur Ashley Wood, je suis obligé de constater que ce qu’ils produisent est probablement ce qui se lit le mieux sur le pion de l’enfer**.

    Il faut dire que Bendis est en terrain conquis, celui du polar poissard où les quotidiens dégueulasses et les jeux de pouvoir priment sur l’action. Après Torso et même Sam & Twitch (série sur les deux flics de Spawn), il plonge le rejeton démon dans un quotidien où les malheurs et la dépression d’un péquin lambda est presque plus violente pour le héros que les coups portés par ses ennemis. Où quand, entre deux bourre-pifs, Spawn fait face au pire de l’humanité.
    Le plus surprenant, c’est que Bendis déploie un humour grinçant qu’on ne lui connaît que trop peu et fait même preuve d’un certain talent pour le macabre qu’il ponctue d’allusions dérangeantes. Spawn se retrouve bien plus diminué par l’enfer sur Terre que par celui sur lequel il devrait régner. On reconnaît déjà quelques figures stylistiques (comme la répétition d’allocutions) qui seront l’apanage de l’écriture Bendisienne quelques années plus tard. Le style graphique d’Ashley Wood, composé de répétition de cases, vient compléter cette logorrhée verbale dans un jeu d’immobilisme dérangeant.

    les successeurs Steve Niles et Ben Templesmith (Hellspawn #6-17) s’inscrivent dans cette même mouvance d’intrigues à l’atmosphère pesante, à ceci près qu’ils détournent la galerie habituelle des super-vilains (dont cygor, le gorille cybernétique) pour imposer un récit à mi-chemin entre la barbouzerie délirante (cygor encore) et le surnaturel sans limite. En ce sens, Niles et Templesmith feront mieux que MacFarlane dans ce que MacFarlane ambitionne lui-même pour sa série. Ils iront même plus loin en bousculant le fief de Spawn (la ville de New York se transforme en un nouvel enfer sur Terre) ; en confrontant frontalement le héros à la figure démoniaque qu’il est devenu en tuant Malebolgia ; tout en conservant l’aspect intimiste qui fait tant le charme de la série (après tout, tout commence par le suicide d’une jeune fille).

    Bref, on comprend, dans cet immobilisme qui gangrène la série depuis des années, que Hellspawn soit considéré aujourd’hui comme un bel héros-série. Un délicieux « hors-de-propos » qui ravira les fans du pion de l’Enfer et aura au moins le loisir d’intriguer ceux qui le suivent de loin sans jamais savoir quoi faire.

    _________________________________________________________
    * Chacun amenant de nouvelles idées qui seront complètement (ou presque) essuyées d’un revers de manche par le créateur. Une constante dans l’anti-développement de Spawn.

    ** à l’exception de l’excellent récit Spawn : Simonie de Alex Nikolavitch et Aleksi Briclot. Allez lire...

    8

    Jack! - 27 septembre 2017

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