• Critique Tank Girl T.1 par

    Comme le dit le créateur Alan Martin, si Judge Dredd est le roi indétrônable de la bande-dessinée britannique, il y a de fortes chances pour que Tank Girl soit sa reine (enfin, en admettant que Dredd n'envoie pas T-G à l'iso-cube pour "dépravation", "infection mal-odorante" et "utilisation d'une arme de catégorie 17"). A la fin des années 80, Tank Girl naît virulente, s'attaquant sans relâche aux bonnes valeurs de la société, tandis que le Juge se fait moins héros incontesté qu'agent fasciste d'une société ultra-totalitaire sous la houlette d'Alan Grant.
    D'une certaine manière, les deux personnages s'harmonisent dans l'état de contestation qui caractérise le milieu de la bande-dessinée britannique de la fin des années 80.

    C'est dans un effort de contre-culture que cette “petite fille de Mad Max” et son amant Kangourou font leur premier pas dans les bandes dessinées dites « underground » illustrées par Jamie Hewlett sur les bancs de l'école avant d'intégrer, soutenue par l'émergence d'un public Punk Rock et des opposants à la politique de Margaret Thatcher, les pages du magazine Deadline de Steve Dillon (R.I.P.) et Brett Ewins en 1988.
    En mars 1988, Tank Girl orne déjà les T-shirts des nombreux protestants à la Section 28 ; article qui promulgue alors que l'autorité locale « ne doit pas promouvoir intentionnellement l'homosexualité ou publier de documents dans l'intention de promouvoir l'homosexualité » ou « promouvoir l'enseignement dans aucune école publique de l'acceptabilité de l'homosexualité en tant que prétendue relation familiale ». Tank Girl est dans l'œil du cyclone.

    L'importance de la vague anglaise sur la bande-dessinée américaine étant ce qu'elle est, on peut même reconnaître que Tank Girl est l'une des figures de proue d'une nouvelle vague d'anti-héros loufoques et violents qui prendront l'Amérique à la gorge au début des années 90. Des protagonistes comme le nouveau Mask de John Arcudi & Doug Mahnke ou « Lobo : le dernier Czarnien » de Keith Giffen & Simon Bisley n'ont rien à envier aux boucheries et aux odeurs de tripailles que laisse le Tank de la Girl dans son sillon.

    Malheureusement la série n'a pas la même résonance presque 20 ans plus tard. Si l'aspect d'icône de la contre-culture qui a autant amusé les jeunes lecteurs que bousculé les consciences est incontestable, on ne peut pas dire que la série relève d'un grand intérêt lors d'une nouvelle lecture. L'humour bas du front (on ne peut pas vraiment lui reprocher, c'est un peu sa marque de fabrique) est contre-balancé par les citations souvent obscures et intraduisibles que font les deux auteurs à leur actualité (qu'il s'agisse d'un film, d'une célébrité, d'un bar dans lequel ils aiment se poser, ou bien des nombreuses références à l'œuvre de Jack Kerouac dans laquelle semble sombrer Alan Martin), débouchant sur une œuvre bon-enfant souvent puéril.
    Heureusement que le traducteur Nick Meylaender n'a pas lésiné sur les insultes lorsqu'il retranscrit le langage fleuri de l'héroïne. Il égaye la lecture des sémio-linguistes à coup de « Je crois que j'ai du PQ coincé entre les dents » ou « avant que je ne te latte les couilles ». Bien dit !

    Cette intégrale de Tank Girl vaut surtout pour la (re)découverte de Jamie Hewlett. Si le nom vous dit quelque chose, rappelons que ce jeune artiste échouera sur quelques pages de Doom Patrol #50, lors de la célèbre tenure du scénariste Grant Morrison, avant de se charger de la conception, avec le compositeur Damon Albarn, du groupe virtuelle Gorillaz à l'actualité toujours aussi foisonnante qu'étonnante.
    Hewlett fait, avec Tank Girl, la preuve de tout son talent pour les scènes d'actions azimutées (avant de passer à l'animation donc) mais aussi pour l'utilisation de (fausses) coupures de presse - conférant une aura toute particulière à ses fictions - qu'il perfectionnera avec le célèbre groupe de pop quelques années plus tard.

    Tank Girl reste une œuvre phare, plus pour l'impact qu'elle a laissé dans l'imaginaire populaire (En ce sens, bravo à Ankama d’avoir poussé le vice jusqu’à sortir cette chouette intégrale) que pour la réelle qualité des ses histoires. Préconisons de lire le recueil à très petite dose au risque de faire une overdose de blagues scatophiles.

    Ou comme le dit Hewlett : « à l'exception des trois ou quatre dernières bandes que j'ai dessiné durant ces 10 années, à peu près 90% [de Tank Girl] est merdique. Sincèrement. J'en ai parlé avec Alan Martin et il m'a fait remarquer à quel point la série fut populaire alors que notre mise en œuvre était laborieuse.» (Source : Phaidon.com, 2012).

    7

    Jack! - 05 janvier 2017

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