Nikolavitch Archives : Doom Patrol, les jeux de l'amour et du bizarre

Doom Patrol par Grant Morrison, un run mythique publié jadis chez Vertigo, qui fit beaucoup pour imposer le scénariste comme un mousquetaire des frappadingues.

Cet article fut publié à l'aurore des années 1990 dans le fanzine Kamasutra Cocaïne. Il fut par la suite, il y a quelques années de ça, remanié pour l'ancienne version de superpouvoir. Le revoici, parce que jamais deux sans trois, après tout.


robotman shoots

 

Tout a commencé un soir d'hiver. J'étais allé chez Jim pour discuter de nos prochains projets scénaristiques, quand celui-ci me fit une proposition pour le moins étrange.

-Écoute, Nikolavitch, ta valeur tu veux prouver ?

-Bin ouais, ce serait cool.

-Semé d'embuches est le parcours, dures sont les épreuves qui risquent de porter le coup de grâce à ta santé mentale déjà pas brillante.

-Ah ouais ? Quelles épreuves ?

-Que tu prouves que ton esprit est retors tu dois.

-Ouais, sois plus précis ?

-Explique-moi la Doom Patrol, par exemple.

-Là, t'es dur, Jim.

-Long est le chemin qui de toi un vrai guerrier fera, mon fils.

Très dur. Je me resservis une vodka orange, réfléchis un peu, puis lançai de ma voix délicatement modulée (enfin, qui me semblait telle, mais l'alcool peut avoir embelli ma perception de la chose) :

-J'accepte l'épreuve, Jim. Je le ferai, et ainsi je te prouverai que je suis digne de ta confiance.

-Pas moins de toi je n'en attendais, fils.

Regardant fixement le fond de mon verre déjà vide, je commençai mon discours herculéen.

-Il était une fois un savant en chaise roulante qui réunit un groupe de parias dotés de pouvoirs pour les entraîner à combattre le mal.

-Là, tu confonds avec les XMen, mon Niko.

-Non non, je suis formel. Quelques mois avant la sortie du premier Uncanny X Men, DC avait déjà publié la première aventure de la Doom Patrol. D'ailleurs le savant s'appelait Caulder, pas Xavier. Pour le reste, il est vrai que le concept présente des ressemblances frappantes. Il te reste de la vodka ?

-Doucement avec la vodka, vieux, tu n'as pas fini ton histoire.

-Certes. La série va bien fonctionner jusqu'à ce qu'un des super-villains complètement délirants que combattait la Doom Patrol réussisse à la faire exploser.

-C'est pas déjà fini ? Y'a des épisodes plus récents, quand même ?

-Ouais. En fait, ils n'étaient pas vraiment morts, ils étaient blessés seulement. Alors ils sont réapparus les uns après les autres, tous plus ou moins esquintés.

-Un peu comme les X Men, donc.

-C'était avant la fausse mort des X Men, Marvel Zombie, va.

-Continue tes explications, au lieu de brailler.

-Si tu me coupes tout le temps, Jim, j'y arriverai jamais. Bon, il y en avait quand même un de vraiment mort, et les autres étaient très tristes. Mais ce n'est pas comme les X Men, parce que la nana en question était vraiment morte et n'est pas revenue quinze épisodes plus tard (de fait, elle n'est revenu que bien, bien des années plus tard, et par la faute de ce révisionniste compulsif de John Byrne, en plus).

-Comme Epervier dans les X Men.

-Ça ne compte pas. Le petit frère d'Epervier a le même costume et les mêmes pouvoirs.

-Donc ce n'est pas comme les X Men ?

-En fait, si, sauf pour ce détail précis. Parce que pour le reste, Paul Kupperberg, qui avait relancé la série au cours des années 80, était au moins aussi pire que Clarement dans ses meilleurs moments.

-Donc c'est comme les X Men.

-En fait, non.

-Mais si, toi-même tu l'as dit !

-Jim, ressers-moi un verre de vodka et laisse-moi continuer, tu veux ?

Deux verres chacun plus tard, nous étions prêtsà reprendre notre joute oratoire autant que bédéïque. Jim me contemplait d'un oeil torve et peut-être même lubrique, allez savoir, pendant que je sortais une pile de comics pour illustrer mon propos.

-Après quelques temps de ce régime tristounet (Larsen, avant de devenir l'initiateur du Dragon Sauvage, a d'ailleurs illustré quelques épisodes à l'époque, on lui pardonne il était jeune), Grant Morrison est arrivé.

-Le fou ?

-Le lecteur de chiens. Il chamboula-bamboula intégralement la série, profitant du fait que Kupperberg avait encore exterminé le groupe avant de partir. L'ambiance put enfin quitter le giron des X Mutants pour devenir un summum de délire hallucinatoire, se rapprochant d'ailleurs des Animal Man du même auteur.

-Du genre ?

-Le nouveau méchant principal est un certain Mister Nobody, fondateur et leader de la Confrérie du Dada, un groupe qui veut faire du monde un tableau surréaliste à l'échelle planétaire.

 

doompat by case

 

 

-Gore.

-Et ils ont failli réussir, en plus. Dans un numéro, une peinture avale la ville de Paris sous les yeux médusé de la Justice League, qui appelle du coup au secours trois des héros de la Doom Patrol.

-Lesquels ? Parce que tu n'as pas encore beaucoup parlé des héros, là.

-Robotman, Rebis et Crazy Jane.

-Je suis bien avancé, là.

-Un cerveau greffé sur un corps de robot, une momie hermaphrodite qui peut faire sortir de son corps un être d'énergie négative, et une folle qui souffre d'un dédoublement de personnalité lui même dédoublé plusieurs fois : soixante quatre personnalités (soit 6 dédoublements successifs), avec autant de pouvoirs.

-Tiens, ça, ça me rappelle Légion, le fils du professeur Xavier, dans X Men.

-Jim, je t'aime bien, mais tu pourrais arrêter de la ramener avec les X Men, s'il te plaît ? On est un peu hors sujet, là.

 

doompat by biz

 

-C'est pas ma faute ! C'est ta série qui a l'air totalement pompée sur X Men, d'abord.

-Primo, au départ, c'était plutôt l'inverse. Secundo, pour ce genre de détails, on fera comme si on n'avait rien vu. Et secundo bis, ta gueule, sinon on n'en arrivera jamais au bout.

-Du calme, Nikolavitch. Un peu de vodka ?

-Pas de refus.

-Où en étions-nous ?

-Ils sauvent la ville de Paris, enferment la Confrérie dans une toile abstraite, et affontent une secte mystérieuse, le Culte du Livre non Ecrit, après avoir changé le corps de Robotman et psychanalysé Crazy Jane.

-Le Culte du Livre non Ecrit ?

-Une secte qui veut détruire le monde en invoquant l'antidieu. Elle est composée de plusieurs sous-sectes : la Police Pâle, les Craignez-le-Ciel, les Bâcheliers Secs, les Petites Soeurs du Rasoir, et j'en passe. On peut noter au passage que les gardiens du temple sont habillés en Torquemada (celui de Nemesis).

-J'avoue qu'il n'y a plus trop de rapport avec les X Men, là.

-Sans commentaire. Ensuite, Robotman tombe en panne et on lui change de nouveau de corps, l'ancien voulant vivre sa vie et ayant tenté de tuer son cerveau.

-Plaît-il ?

-L'ancien corps de Robotman tente de tuer le cerveau humain qui le commandait pour être libre.

-Grave.

-Tu as remarqué ?

Reprenant mon souffle et un coup de vodka, je continuai :

-À co moment ressurgit la Brotherhood of Evil, en Français, la Confrérie du Mal, qui avait tué la Doom Patrol quelques années plus tôt.

-Un rapport avec la Brotherhood of Evil Mutants des X Men ?

-Hurmmm...

-Et avec la Brotherhood of Dada ?

-La Brotherhood of Dada avait été fondée par un membre dissident de la Brotherhood of Evil qui rejetait les concepts manichéens à la base de cette dernière.

-Et qui sont les furieux qui la composent ?

-Le Cerveau, un cerveau dans un bocal, et son assistant Mallah, un gorille à l'accent français qui lit Descartes dans le texte et porte le béret rouge du Che.

-Tu as forcé sur la vodka, Niko.

-Peut-être, mais Grant Morrison ne s'est pas arrêté à la vodka, lui.

Je montrai à Jim l'épisode avec la Confrérie du Mal. Il blêmit.

-Le combats de bocaux, c'est normal ?

-Oui. Le Cerveau voulait se venger du cerveau de Robotman, qui avait lui aussi été mis dans un bocal le temps du transfert dans un nouveau corps. D'où l'effroyable combat de titans de la page 17 du numéro 34. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie.

-Arghl.

-Tu n'as encore rien vu ! Mallah neutralise le corps de Robotman et greffe dessus le Cerveau. Celui-ci, ne se tient plus de joie, et embrasse le gorille. c'est la dernière action de la Confrérie du Mal, car les systèmes de sécurité du corps, surchargés d'émotion, font explosion. Il ne reste alors plus de la Confrérie que le chewing gum de Mallah et son béret rouge, et même pas ses culottes et ses bottes de moto.

-Niko, ressers-moi un verre, tu veux bien ? Je me sens mal, tout d'un coup.

-C'est normal. Doom Patrol, c'est pas les X Men. C'est pire.

 

encore doompat by biz

 

-Beuarghl. Oh, désolé, mon Niko. J'ai rendu sur la couvrante d'un de tes comics.

-Pas grave. C'est du Bisley, ça se verra pas.

-Tu n'aimes pas Bisley ?

-C'était une boutade. Mais tu devrais arrêter de boire en lisant, juste. Ça aide à piger, mais ce n'est pas très propre.

-Beuh.

-Alors bon, je ne vais quand même pas raconter toute la série. La suite est du même tonneau : la Doom Patrol sauve Danny, la rue baladeuse (et travestie, hommage à Danny Larue), des griffes du NOWHERE, une organisation interdimensionnelle de correction de la réalité, est piégée dans un cirque infernal, des mondes parallèles, le prof combat un chasseur de barbes, la Brotherhood of Dada revient, la bicyclette du professeur Hoffmann est volée, le...

-La bicyclette de qui ?

-Hoffmann, l'inventeur du LSD.

-Je commence à comprendre bien des choses.

-N'est ce pas ? Grant Morrison laisse enfin tomber le masque à cette occasion et se montre enfin sous son vrai jour : un taré du psyché, un fou de l'hallu, un gogol du bargeottage.

-Du calme.

-Il éprouve une véritable fascination pour l'hallucination, les espaces intérieurs et l'introspection psychédélique.

-Claremont aussi était introspectif.

-Enfin, tout cela est plein de grands symboles. Le chasseur de barbe qui rencontre Dieu, les papes marionnettes, les chefs de la CIA en ballons sauteurs, le clash des bocaux, voire Mister Nobody lui-même. Ce qui tendrait à faire passer un message assez phildickien.

-Phil dit quoi ?

-Ckien.

-Ah, bon.

-En tout cas, poursuis-je, Morrison a l'air de se méfier de l'autorité, quelle qu'elle soit, et de ses représentants. La religion (avec le Culte du Livre Non Ecrit), la police (le NOWHERE), les médias (le cirque truqué), la médicine (le professeur Hoffmann et les autres), la politique (la campagne électorale hallucinée de Mister Nobody), le diable (l'homme périscope); et même Stan Lee et Jack Kirby (le numéro 53 leur est consacré).

-Même Lee et Kirby ? Il ne respecte donc rien ?

-Et ce ne sont pas les seules références, loin de là. Morrison semble prendre un malin plaisir à détourner les tics scénaristiques de ses confrères et à multiplier clins d'oeils : les hommes ciseaux de la cité imaginaire d'Orqwith et le Culte du Livre Non Ecrit ont une forte odeur de Borges, sans parler de récupérations acrobatiques, comme les Men from UNCLE devenant les Men from NOWHERE, ou le super-héros japonais suivi en permanence par des cameramen qui tournent la série TV inspirée de ses aventures.

-Comme Mojo dans les X Men ?

-Gargl.

-Excuse-moi.

-L'Homme Périscope entraîne aussi Robotman dans des montagnes russes destinées à lui faire comprendre l'importance de la sexualité (ceux qui pensent à Killing Joke ont gagné une cuiller en bois), le Chasseur de Barbes note ses mémoires dans son War Journal...

-Jim Lee avait pas fait Punisher War Journal, avant de dessiner X Men ?

-On pourrait aussi parler des Sex Men ou s'étendre sur le cas de Danny la Rue, qui se promène dans diverses villes mais qui est comme je le disais un travesti (faut voir la tronche de la rue). Tu me remets en coup de vodka ?

-Ma parole, mais c'est que tu bois encore plus que Wolverine !

-Passons. Doom Patrol s'insère dans une période de Vertigo (mais avant Vertigo) où ça délirait sec, entre Shade the Shanging Man ou Enigma. Mais là où Shade s'intéresse aux bas-fonds du rêve américain, Robotman et ses copains plonge dans l'inconscient collectif planétaire et dans la mémoire du genre comics.

-Ah...

-Oui. Le numéro 54 joue l'hommage à Watchmen, par exemple, avec Rebis errant sur la Lune en plein flashback. Le style de Richard Case (dit "le cas") resseble certes peu à celui de Gibbons, mais la similitude d'atmosphère est frappante. De là à dire que Morrison ait copié sur son vieux pote Moore....

-C'est un hommage, tu crois ?

-Qui sait ? Ou alors le meurtre symbolique du père, va savoir. Ou du parrain : les scénaristes britanniques forment une sorte de mafia déjantée. Regarde Delano, Gaiman, Ennis, Wagner, Grant.... Ils se connaissent tous, et délirent comme des fous.

-Ils finissent d'ailleurs par contrôler DC. On ne voit plus qu'eux, avec Gibbons, Lloyd, Bisley et les autres dessinateurs venus d'outre Manche.

-Ce qui explique peut-être, d'ailleurs, la qualité insolente qu'affichait DC face aux X Meneries de l'époque, pas vrai, Jim ?

-Attention, tu oublies Excalibur, avec le très british Alan Davis.

-C'est vrai.

-Quoique je maintiens que ta Doom Patrol fleure quand même le X Mutant.

-Gnagnagna. Alors, à la question que tu pourrais te poser maintenant....

-Pardon ? Je suis censé poser une question, là ?

-Il n'y a pas une question évidente qui te vient à l'esprit au vu de tout ce qui précède, Jim ?

-Non, pourquoi ?

-Fais un effort, Jim. Réfléchis-bien.

-Non, franchement, je ne vois pas.

-Même pas un truc bateau genre, à la finale, quel est le message de Doom Patrol ?

-Bin non. Ah, par contre, si, j'ai une question !

-Ah ! Vas-y. Des millions de téléspectateurs t'écoutent en direct et en couleurs vivantes !

-Et si tu nous expliquait les X Men de Morrison, au passage ?

J'avoue. Là, j'ai craqué. Et je m'en suis mordu les doigts. C'est vrai qu'il est pas malingre, le Jim. Ça fait un sacré morceau de bidoche à planquer, maintenant. Alors il a fallu que je le coupe en morceaux pour pouvoir descendre le tout à la benne, par paquets discrets. Puis j'ai fini mon verre, remis mon imper froissé et mon feutre mou, puis je suis sorti en allumant une Acapulco Gold. L'asphalte dégoulinait d'eau de pluie humide, et dans le lointain, un saxo mélancolique déchirait la nuit de sa complainte dépressive.

 

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par Nikolavitch

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