Viens Dans Mon Comic Strip : La légende inconnue de Batman

Nouvel article de la rubrique de Jean-Marc Lainé consacré à une histoire particulière de Batman


LA LÉGENDE INCONNUE DE BATMAN

Divan… le terrible

 


Pendant des années, j’ai cherché un album Sagédition, dont la reproduction de la couverture, en quatrième de couverture d’autres parutions, me faisait rêver : Batman bondissant d’un escalier d’urgence au-dessus d’une ruelle éclairée avec la parcimonie dont les grandes villes malfamées sont coutumières. À l’occasion de la rédaction de Nos Années Strange, Sébastien Carletti, qui en avait récupéré un exemplaire, me l’a offert, mais il m’a fallu encore des années pour le lire, perdu dans les piles à lire et les urgences  à découvrir.

 

Ce récit, considéré, du point de vue de l’historien, comme la deuxième mini-série de DC (je ne sais pas trop quelle est la première, cela dit…) et comme la première dont Batman est le héros, m’attirait pour plusieurs raisons confuses, et pour une raison en particulier : le premier épisode est dessiné par John Byrne. Selon toute apparence, c’est le premier travail de Byrne pour l’éditeur de Superman, chez qui il fera de nombreuses choses quelque six ans plus tard. Mais pour l’heure, c’est encore un jeune dessinateur en passe de devenir une star. Nous sommes en 1980, à peu près la période où il commençait à se faire remarquer sur X-Men (après un passage glorieux sur Iron Fist et plein de trucs remarquables sur Team Up, Two in One et beaucoup d’autres séries), et où il allait laisser une grosse poignée d’épisodes formidables sur Captain America. Il fait partie de ces gens vaguement bankable promis à une belle carrière, et à l’époque, tout ce qu’il touchait se changeait en or. Dessin expressif, composition exemplaire, narration fluide, Byrne, à l’époque, c’est la promesse d’une lecture agréable au pire, passionnante au mieux.

 

John Byrne à l'oeuvre

 

Les deux autres épisodes de la mini-série sont dessinés par Jim Aparo. Ce dernier, que les lecteurs français commencent à redécouvrir grâce au travail patrimonial d’Urban Comics, a œuvré chez DC, et notamment sur l’univers de Batman, pendant grosso modo une petite trentaine d’années. Il déploie un style réaliste et très ombré sur des séries comme Detective Comics, Spectre ou Aquaman, et plus limpide et cartoony dans des séries légères comme The Brave and the Bold. Plus raide et synthétique sur sa fin de carrière, il a un trait souple, modelé, organique, dans les années 1970 et au début des années 1980.

 

Jim Aparo à l'honneur dans le volume Batman - La légende

 

Aparo a travaillé chez Charlton, notamment sur des histoires de Nightshade. Charlton, c’est l’éditeur qui, au début des années 1970, a découvert John Byrne et Mike Zeck. Ce n’est que récemment, en traduisant un tome consacré à Jim Aparo, que j’ai décelé des ressemblances, dans le traitement des visages mais également dans la composition des cases, entre Aparo et Zeck. Je me prends à penser que le premier a servi d’inspiration, peut-être de conseiller ou de prof, au second. Mais je pense la même chose pour Byrne, même si ce dernier a aussi été influencé par Neal Adams. Et sur le premier épisode de cette mini-série que je découvre après trente ans de rêverie, Aparo encre Byrne, et les deux styles se marient avec un naturel confondant.

 

 

La mini-série en question, The Untold Legend of the Batman, date donc de 1980. Publiée sous couvertures (magnifiques) de José-Luis Garcia-Lopez, elle est écrite par Len Wein, qui aura officié, au fil de sa carrière, comme scénariste mais aussi editor sur Batman. Fin connaisseur de la continuité, il propose ici un récit faisant pour ainsi dire office de résumé, rendant accessible le Batman même, et surtout, à ceux qui ne le connaissent pas.

En France, Sagédition a décidé de publier les trois épisodes de la mini-série dans un seul recueil (celui-là que j’ai mis des décennies à découvrir pour de vrai), grand format, de la collection « Superman et Batman ». Si l’éditeur, comme on l’a évoqué la dernière fois, ne montrait guère de considération pour la continuité et la fidélisation de son lectorat, on ne saurait que trop remercier les têtes dirigeantes de donner à certains récits un peu de gloire à l’occasion d’un écrin hors série.

C’est le cas pour cette série, que je ne vous ferai pas l’insulte de résumer en détail. Ceux qui veulent en savoir plus peuvent se tourner vers un excellent commentaire, disponible chez Buzz Comics, et qui abordera les points forts du récit.

Pour faire court, tout commence au moment à Batman découvre que le costume que portait son père à l’occasion d’un bal (et qui lui a permis d’agir contre un mafieux) a été volé dans la vitrine de la Batcave et lui a été renvoyé dans un colis, entièrement déchiré. Le héros s’interroge sur la personne capable d’un tel crime de lèse-justicier, et passe en revue ses connaissances ainsi que les événements de son passé.

 

Batman découvrant le fameux costume 

Pour Len Wein, le mystère est surtout le prétexte pour résumer la carrière du héros et pour synthétiser les éléments du mythe. À l’époque, en 1980, l’univers DC est déjà divisé entre Terre-1 et Terre-2 (depuis dix-sept ans), et les premières aventures de Batman appartiennent à celui qui vit sur Terre-2 (enfin, vivait, car justement, il est mort, mais ceci est une autre histoire). Il s’agit donc de faire le tri entre les récits initiaux de l’Âge d’Or et les propositions de l’Âge d’Argent. Len Wein fait donc la synthèse de plein de choses, évoquant le costume de chauve-souris de Thomas Wayne, la poursuite de Joe Chill (vous connaissez pas ? Allez zieuter l’Anthologie DC ou Grant Morrison Présente Batman tome 4), ainsi que les liens de Thomas avec Lew Moxon, l’oncle Philip, madame Chilton, le policier Harvey Harris, le frère d’Alfred, le Red Hood et plein d’autres choses (vous êtes curieux ? Google est votre ami, mes gaillards). Les deux dessinateurs reprennent des cases clés des comic books qui sont cités, Byrne copiant de la manière la plus fidèle possible (déjà, le fanboy dominait son approche des univers de super-héros), Aparo préférant proposer des angles différents (on pensera à la prestation de serment de Robin). L’ambition de Wein est ici clairement d’éclairer la continuité non pas en effaçant des épisodes, mais en accrochant un maximum de wagons dans un convoi bien plus colossal. Voilà qui évoquera d’autres choses à certains lecteurs.

 

Mais il y a mieux. Au fil de son enquête (qui nous permet de découvrir un nouveau personnage, un cascadeur mécanicien conseiller technique de la Batmobile), Batman découvre qu’il est au bord de la dépression. La mini-série fait référence deux fois à l’explosion d’un hangar (épisode qui ne m’évoque rien, je ne vois pas à quoi ça renvoie, et si j’ai lu ça, c’est perdu dans les brumes brumement brumeuses de ma mémoire). Fragilisé psychologiquement, il voit apparaître celui qui a volé le costume et le lui a renvoyé en piteux état. L’une des scènes finales est hallucinante à tous les sens du terme : voyant les parois de la Batcave se resserrer sur lui, Batman hésite, doit-il suivre la silhouette au bout du tunnel, ou pas ? Car cet individu porte justement le costume. Il croit y reconnaître son père, mais en réalité, les dernières pages nous apprennent qu’il s’agit de Robin, ayant trouvé ce moyen pour sortir son mentor de sa torpeur.

Lire ce récit en 2014 n’est pas anodin. Ce récit de 1980 présente une synthèse de l’histoire de Batman, un héros en pleine dépression et sur le point de craquer, un « ennemi » portant un costume de chauve-souris et se présentant au justicier comme une figure paternelle vengeresse. Ça vous dit quelque chose ? Oui, en effet, Untold Legend of the Batman fonctionne, dans sa structure, dans ses thèmes et dans ses enjeux, comme la saga R.I.P. rédigée par Grant Morrison. Sans aller jusqu’à dire que la lutte contre le Docteur Hurt est entièrement repompée sur les trois épisodes de Len Wein, il semble évident que Morrison connaisse ce récit. Et cette trilogie peut être relue comme un prototype de la saga morrisonienne, qui lui emprunte à la fois le souci de fidélité à la continuité et l’ambition psychanalytique du récit. Batman sur le divan, déjà.

Bizarrement, La Légende inconnue de Batman ne semble pas si facile que cela à trouver chez les bouquinistes. Petit tirage ? Gros succès ? Est-ce réellement recherché ? Est-ce  bien onéreux ? Je ne sais trop. Mais cela me fait songer qu’une réédition américaine, à l’occasion d’un petit TPB (agrémenté d’autre chose, sait-on jamais…) serait de bon aloi, afin d’offrir à un plus large public l’occasion de redécouvrir un récit de qualité, étonnamment oublié.

Sources:

Jean-Marc Lainé, auteur, traducteur et responsable éditorial dans le monde des comics. Il a écrit récemment le livre : Comics & Contre-Culture, disponible à ce jour.

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par Jim Lainé

Scénariste de bande dessinée et de jeux vidéo, écrivain, essayiste, traducteur (anglais).

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