Nikolavitch cause dans le poste : Quand vient la fin

Alex Nikolavitch nous démontre comment les conflits ont pu influencer nos chers comics.

 

Quand vient la fin

 

Les super-héros sauvent le monde, c'est leur métier, c'est bien connu. Même un petit joueur comme Peter Parker l'a fait une bonne quinzaine de fois, alors des poids lourds comme Supes ou Reed Richards, je ne vous en parle même pas.

Oui, cette semaine, ça va être un spécial « gros trucs phalliques ».

Ce besoin quasiment maniaque de sauver le monde tous les quatre matins est une des données du genre, mais pas que de lui : James Bond lui aussi sauve le monde assez régulièrement. Mais tel la demoiselle en détresse attachée au rails par le super-méchant, le monde a parfois besoin d'être plus souvent sauvé à certains moments qu'à d'autres. Car si le super-héros n'est jamais autant à la mode qu'en des périodes d'incertitude et de tension, ces tensions ont parfois été plus délirantes que tout ce qu'il pourrait imaginer.

Mais revenons un peu en arrière.

Dans la deuxième moitié des années 1940, la menace nazie est conjurée. Deux grandes visions du monde se retrouvent face à face : le capitalisme libéral des américains et le communisme planifié des russes. Comme les américains se voient mal faire ami-ami avec des rouges athées, et que les russes n'acceptent de traiter avec les capitalistes que pour leur vendre la corde avec laquelle ils sont censés se pendre un jour, et comme, de surcroit, les deux puissances disposent de l'arme nucléaire (ce que l'on appelle à l'époque tout simplement « la Bombe » avec un grand B) la situation des Blocs se… Bloque.

La suite est connue : les deux Blocs se livrent à une course aux armements et à une guéguerre par micro-états interposés et par opérations de prestige croisées. La course aux armements se double d'une course à l'espace et de gesticulations diverses dans le domaine du « soft power ».

 

Space, the final frontier

C'est Nick Fury qui a la plus grosse. 

Entre 1961 et 1962, ce sont trois évènements qui retiendront notre attention : le vol inaugural de Youri Gagarine, la sortie de Fantastic Four 1 et la Crise des Missiles à Cuba. Aucun rapport entre ces trois choses si disparates par la nature et l'importance, me direz-vous, et peut-être aurez-vous raison.

Sauf que…

Sauf que depuis le lancement de Spoutnik, l'espace est devenu un enjeu prioritaire pour l'Est comme pour l'Ouest. Oh, il ne l'était pas vraiment pour les Russes, au départ. Ce sont les ingénieurs et les scientifiques qui ont réussi à arracher au Politburo et à l'Armée Rouge le droit de tenter l'expérience Spoutnik. Mais la Russie a très vite compris l'impact en termes d'image d'une supériorité spatiale, qui montrait son « progressisme » et lança immédiatement plusieurs programmes, forçant les Américains à accélérer les leurs, et surtout à les viabiliser en embauchant un certain Wernher von Braun, jusqu'alors un peu tricard chez eux du fait de son passé Nazi.

Les Fantastic Four, qui démarrent en 1961 à peu près à l'époque du premier vol d'un être humain en orbite sont les enfants de cette course à l'espace : Reed Richards veut être le premier là-haut. Il le paiera très cher, mais c'est une autre histoire. L'espace, en tout cas, est un enjeu qu'ont très bien compris les auteurs de la BD, Stan Lee et Jack Kirby (le même Kirby qui devançait la politique américaine dans les années 40 en envoyant son Captain America boxer Hitler, alors que Pearl Harbor n'avait pas encore eu lieu et que les USA restaient farouchement isolationnistes).

Notons au passage que Semiorka, la fusée qui envoie Gagarine en orbite n'est rien d'autre qu'un missile nucléaire très légèrement modifié : son concepteur, Serguei Korolev, avait été embauché pour donner une force de frappe à l'URSS, mais en bon joueur d'échecs, il avait pensé trois coups à l'avance et créé un engin capable d'emmener plein de choses autres que des bombes atomiques (à ce sujet, n'hésitez pas à consulter Cosmonautes !, une excellente monographie signée dernièrement par votre très humble serviteur).

En 1962, le monde passe à côté de la destruction, quand la tension continue entre les deux blocs vire à l'escalade. Les Américains ayant installé des missiles stratégiques en Turquie, les Russes ripostent en en mettant à Cuba. Le ton monte, et l'on passe à deux doigts de se servir des dits engins.

Cette tension (qui débouchera aussi sur la guerre du Vietnam) est le Côté Obscur de l'Âge des Merveilles qu'est parallèlement cette période. Les exploits scientifiques et techniques se succèdent, et dans le domaine qui nous occupe ici, Marvel Comics révolutionne la manière de faire des comic books de super-héros. Et alors que les inquiétudes grandissent dans le monde réel, les héros en collant jouent leur rôle cathartique et consolatoire en sauvant régulièrement leur monde de papier quadrichromique. Et la guerre froide continue à servir de toile de fond aux aventures de Hank Pym et consorts : Bruce Banner devient Hulk parce qu'il participe en tant que scientifique à la course aux armements nucléaires. Tony Stark est un fournisseur de l'armée, et il combat très régulièrement les communistes, qu'ils soient Rouges ou Jaunes. Nick Fury doit déployer des armements, des véhicules et un aplomb démesurés pour contrer les menaces qui se présentent.

 

Kaboom, et la suite au prochain numéro

 

Hal Jordan ne se laisse pas faire.

Sauver le monde, quand on est un héros dont les aventures sont publiées mensuellement, cela devient vite un énorme rocher de Sisyphe. Une « never ending battle », comme l'avaient déjà formulé les auteurs de Superman une vingtaine d'années auparavant, quand la Seconde Guerre Mondiale semblait de pas avoir de fin en vue.

Quand arrivent les années 1970, la situation politique s'est légèrement apaisée. La Détente est à portée de main, la guerre du Vietnam s'essouffle au point que tous les protagonistes cherchent à lever le pied. Comme par hasard, le super-héros connaît une légère éclipse à l'époque. Le comic book d'horreur refait son apparition, l'heroïc fantasy, tournée plus vers un passé mythifié que vers un avenir incertain nous prodigue ses Conan et dérivés, et l'on voit apparaître des super-héros borderline, qui n'ont plus de super-héros que l'emballage : le Punisher, Ghost Rider ou Iron Fist. Les grandes créations de Kirby à l'époque sont de l'ordre de l'épopée ou de la SF tout comme, dans les années 50, elles lorgnaient vers le western et la romance.

Sur le plan politique, l'opposition communisme/capitalisme comment à s'essouffler elle aussi. Apparaissent d'autres contre-modèles promis à un bel avenir. L'écologisme prend à cette époque une forme politique et commencera à s'insérer dans le paysage et les consciences, dans le sillage des chocs pétroliers. Et la religion réinvestira un champ politique dans lequel elle était largement marginalisée depuis longtemps : la révolution iranienne montrera s'il en était besoin que l'opposition de deux blocs d'essence politico-économique au niveau mondial ne pourra à terme qu'être dépassée, même si l'impact e l'arrivée au pouvoir des Mollahs ne sera pleinement compris à ce niveau qu'une douzaine d'années plus tard.

Le super-héros ne fera son grand retour qu'avec la deuxième moitié de la décennie, voire le début de la suivante, et des runs phares chez les deux grands éditeurs : X-Men par Claremont et Byrne, Daredevil par Frank Miller, Thor par Simonson, New Teen Titans par Wolfman et Perez. La logique y a changé. Il s'agit moins de sauver le monde que d'explorer des situations, des rapports sociaux et humains (ou inhumains), des variations d'alignements : si Uncanny X-Men est une série de la rédemption, avec l'exploration du passé et des motivations de Magneto, de Malicia ou de Wolverine, Teen Titans travaille en sens inverse sur la trahison, avec notamment les coups de théâtre liés à Terra. Les mécanismes du soap opera, qui sont le grand apport de Stan Lee dans les années 60, sont ici poussés à leur paroxysme avec la construction en sub-plots (allusions parsemées dans le récit qui donnent des indices sur la suite, même à très long terme) dont Chris Claremont se fera le grand maître, parfois jusqu'à l'absurde ou à l'incohérence.

Mais dans l'intervalle, le discours s'est durci. On n'en est plus à l'insouciance des années 60. Gwen Stacy est morte dans les pages de Spider-Man, et à présent ce sont Phénix, Elektra et Captain Marvel qui passent l'arme à gauche. Des nuages s'amoncèlent.

 

Ronald et ses joujoux

 

Pousse fort, Supes !

 

Les années 80 et la « Révolution Conservatrice » voient un retour des clivages traditionnels et de la rhétorique guerrière. La course à l'espace est terminée depuis 1969 et le débarquement lunaire, mais pour conjurer « l'Armageddon » qui lui semble proche (et qu'il invoque avec tellement d'insistance qu'on a l'impression qu'il l'appelle de ses vœux), le président Reagan lance l'Initiative de Défense Stratégique, communément appelée « programme Guerre des Etoiles ». Si dans les faits, la Guerre Froide est nettement apaisée, dans le discours, elle bat son plein. L'Amérique veut abattre « l'empire du mal » avec lequel elle signe pourtant des traités de désarmement. Même la crise dite des Euromissiles, centrée sur l'Allemagne, ne prend pas le proportions de la crise de Cuba survenue vingt ans plus tôt. Par contre, contrairement à sa grande sœur, elle génère des manifestations très importantes.

L'apocalypse nucléaire n'est plus un risque réel, c'est devenu un argument de vente pour des politiques impopulaires, une affiche qu'on met dans la vitrine pour fédérer les peureux et faire taire la contestation.

Mais cette peur brandie bien haut génère des ondes de choc dans la culture. Le film Mad Max 2 montre ce qui attendra les éventuels survivants : un monde de confrontations autour de ressources devenues rares.

La BD mondiale saura elle aussi répercuter cette ambiance : Akira (Japon, et les japonais savent très bien à quoi ressemble une attaque atomique) et V for Vendetta (Royaume-Uni) se placent délibérément dans un contexte apocalyptique post nucléaire. En France, Enki Bilal se fait le chroniqueur de mondes en décomposition. Et dans le domaine qui nous intéresse ici, le super-héros pur sucre, The Dark Knight Returns (Par Frank Miller) et Watchmen (par Alan Moore et Dave Gibbons) se placent directement de le contexte de l'escalade nucléaire, dans l'attente lancinante de la conflagration inévitable.

Dans Dark Knight, un conflit localisé en Amérique Centrale (dans lequel on reconnaît l'invasion américaine de l'île de Grenade) débouche sur un échange nucléaire plongeant l'hémisphère occidental dans l'obscurité et la barbarie. Cette petite guerre n'est qu'un épiphénomène, l'expression d'un durcissement généralisé des mentalités. Superman est devenu le bras armé du Président, et Batman un anarchiste de droite contestataire et vindicatif déterminé à secouer le cocotier pour voir ce qu'il en retombera. Le traitement est viscéral et d'une incroyable efficacité narrative, mais le final ne tranche pas grand-chose : si Superman limite les effets du missile, les tensions ne sont pas résolues, la situation reste si ce n'est bloquée, du moins très nettement stratifiée. Les super-héros peuvent sauver le monde des conséquences de ses travers, mais pas de leurs causes.

 

Prenez garde aux Gardiens

 

 Eros, Thanatos et tout le tremblement. 

Sorti à peu près au même moment que Dark Knight, Watchmen est une date dans l'histoire des comics. Dès la couverture des fascicules, le ton est donné : ils arborent tous, juste sous le titre, la fameuse Horloge du Jugement Dernier du Bulletin des Scientifiques Atomistes, celle qui fut conçue pour refléter l'état de tension internationale et, partant, le risque de conflagration nucléaire. Détail parlant, à chaque numéro de la série, les aiguilles de l'horloge se rapprochent un peu plus de minuit, et donc de la fin de toutes choses.

Watchmen est un pur produit cette époque tendue dans laquelle les peurs sont hautement instrumentalisées. Les auteurs sont Anglais, et la BD anglaise a déjà produit Judge Dredd, parodie grinçante du régime autoritaire thatchérien. Watchmen s'inscrit dans cette tradition-là. Mais au lieu de se dérouler dans un futur quelconque et indéterminé (comme Mad Max ou Dark Knight) la série s'inscrit dans un présent alternatif, un monde de 1985 dans lequel Richard Nixon se serait maintenu à la présidence, et dans lequel Kissinger aurait à gérer une escalade géopolitique avec les russes.

Les crises politiques, sociales et économiques convergent vers leur paroxysme d'une façon qui semble inexorable, et les super-héros dont le métier est normalement de sauver le monde semblent ici totalement démunis, et de toutes façons lancés sur la piste d'un complot contre eux, en apparence insignifiant comparé aux enjeux globaux, et c'est leur piteux échec dans cette quête qui assure le salut de l'humanité.

En jouant avec les codes, Watchmen change toutes les règles. Mais dans le domaine de la peur nucléaire (comme dans bien d'autres d'ailleurs), il ne fait que mettre au jour ce qui était jusqu'alors implicite dans les comics : l'épée de Damoclès pèse sur le monde, et les escarmouches de la Guerre Froide n'en sont que des masques, tout comme ces fins du monde régulières que les super-héros parviennent à conjurer. Le vrai sujet, c'est cette fin du monde imminente qui pèse depuis trente ans sur la psyché collective comme une hypothèque impossible à solder. La bombe gamma de Bruce Banner ou les gadgets démesurés de Nick Fury n'en sont que des représentations édulcorées, et Moore a décidé d'appeler un chat un chat.

 

Droit dans le Mur

 

 

La chute du Mur de Berlin et l'effondrement du Bloc de l'Est, une fois réglés les menus soucis liés à la présence de stocks nucléaires disséminés dans des états nouveaux et peu préparés à assumer de telles responsabilités, changea la donne au niveau politique. De fait, on entre dans cette brève période où certains affectent de croire à une « Fin de l'Histoire » dans laquelle les rapports entre états se résument à la balance commerciale. Un certain Oussama B., de Riyad, se chargera dès 1993 de leur montrer que ce n'était pas si simple, en tentant de faire s'effondrer une des tours du World Trade Center (il refera une tentative 8 ans plus tard avec le succès que l'on sait).

Mais Comme a pu le dire Mikhail Gorbachev : « nous avons joué le pire tour de cochon possible aux américains, nous les avons privés d'ennemi », et l'Amérique triomphante se lance dans des conflits localisés sous n'importe quel prétexte pour tenter de maintenir sa cohésion et son fonctionnement économique : c'est le problème des économies de guerre, elles permettent la Croissance, mais il faut de temps en temps vider les stocks de munitions.

Dans un tel contexte de menaces devenues asymétriques, le vrai conflit vient de l'intérieur : faute d'un ennemi commun suffisamment crédible pour resserrer durablement les rangs et canaliser l'agressivité, tous les motifs de dissension jusqu'alors étouffés remontent au grand jour : ce seront Civil War et World War Hulk, par exemple, ou la dérive paranoïaque de la JLA dans Tower of Babel ou Identity Crisis. Mais c'est une autre histoire.

Les grandes menaces sont trop diffuses ou trop ponctuelles pour permettre un « grand récit » tourné vers l'extérieur, et le Holy Terror de Frank Miller tombe à pic pour nous le rappeler : s'il tente de réactiver la mystique engagée du Dark Knight, force est de reconnaître qu'il n'en conserve plus que les oripeaux brutaux, et pas la force visionnaire.

Le genre super-héros se tourne de toute façon de plus en plus vers son passé, mettant en avant des périodes glorieuses qui coïncident justement avec les moments de tension mondiale. On reboote et on réitère les origines, mais ces modernisations tombent souvent à plat : désliper Superman, est-ce le rendre pertinent ou le normaliser, le fondre dans la masse de ses petits camarades ?

Le cinéma ne s'y trompe pas, et la réactivation de la franchise X-Men est passée par First class et le retcon de la crise des missiles à Cuba, ou par un The Wolverine s'ouvrant sur le bombardement d'Hiroshima. On est enfants de l'atome ou on ne l'est pas.

C'est le père Hitchcock qui disait que « pire est le méchant, meilleur est le film » et force est de reconnaître que l'Apocalypse Nucléaire était un méchant qui avait de la gueule, et qui nous manque peut-être un peu.

Dans les comics, je veux dire. Les années 80 et les discours de Reagan, j'y étais, et ça, ça ne me manque pas du tout.

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par Nikolavitch

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