Nikolavitch cause dans le poste : Super-vilains !

Cet article est la transcription/remise au propre d'une conférence donnée le 23 novembre dernier au salon Paris Comics Expo. Ceux qui y auront assisté noteront sans doute des différences. Elles sont inhérentes à l'exercice : je ne rédige pas mes conférences, j'en fait un plan précis, et je m'appuie ensuite sur l'iconographie. Ici, le fonctionnement est exactement opposé. Tant pis.

Super-vilains !

En théorie de la narration existe un concept important qui est celui d'antagoniste. L'antagoniste est un des moteurs essentiels de l'histoire, il est à la fois le mur qui bloque le héros dans sa progression, et l'aiguillon qui l'oblige à avancer. L'antagoniste peut être externe, c'est l'adversaire, le cas le plus évident, mais il peut aussi être interne : c'est le manque de confiance en lui-même de Dumbo qui est son pire ennemi, et pas forcément les moqueurs du cirque, et le plus grand ennemi de Tony Stark, tous les lecteurs de comics le savent, ce n'est pas le Mandarin, c'est lui-même. Après, l'ennemi est à la fois un ennemi extérieur et intérieur tout en même temps, mais ça c'est l'histoire de Superior Spider-man et c'est de la triche.

Mais revoyons l'action au ralenti.

L'antagoniste a toujours existé, dans tous les récits du monde. Comme le sujet qui nous occupe aujourd'hui c'est, vous l'aurez deviné, l'antagoniste des super-héros, et que les super-héros tirent leurs racines entre autres des anciennes mythologies, c'est là que nous allons commencer nos recherches.

Et là, stupeur : en mythologie classique, il n'y a pas de super-vilains. Ça n'existe pas. Ne nous y trompons pas : des antagonistes, il y en a des caisses, des wagons, des armées entières. Mais la plupart du temps, ce sont des monstres. Des créatures gigantesques, ou contrefaites, et infiniment brutales et dangereuses. Ce sont le Cyclope, l'Hydre, la Chimère, la Méduse, Goliath, Balor… Ce sont des incarnations de concepts et de forces naturelles. Le héros n'entre pas avec eux dans le rapport personnel qu'il entretient généralement avec un super-vilain.

 

Avec le cyclope, Ulysse crève l'écran, mais pas que.


À l'autre bout du spectre, nous avons Hector, l'adversaire irréconciliable d'Achille dans l'Iliade. Là non plus, Hector ne saurait être un super-vilain : Homère passe énormément de temps à nous démontrer qu'Hector, pour ennemi du héros qu'il soit, est un homme honorable et droit, dont les actes sont commandés par la bravoure et le code du guerrier. Lui et Achille sont destinés à se combattre dans un duel à mort, mais n'entrent dans leur relation aucune valence éthique. Il ne s'agit pas d'un combat entre le bien et le mal, mais de défense de la patrie, d'honneur et de vengeance pour le sang versé.

Non, point de vilains dans ces antiques chants, ô divin Hector. Et même le mot grec que nous employons parfois pour les définir est un faux ami, un contresens. Car souvent l'on qualifie les ennemis de nos héros de « Némésis », du nom d'une déesse grecque de la vengeance. Mais elle est précisément la déesse de la juste punition divine, c'est elle qui vient châtier les grands péchés d'hubris. Et concevoir les super-vilains comme la punition des péchés de nos héros changerait en profondeur le sens de nos séries préférées. Et en plus, Némésis est le titre d'une histoire de Miss Marple. Ça fait pas sérieux, quoi.

 

Il n'y a guère qu'en Egypte qu'on puisse trouver un candidat un peu sérieux avec le vindicatif et jaloux Set, qui n'hésite pas à dépecer son frangin Osiris pour qu'il n'y revienne pas. Mais Osiris lui fera le coup de la résurrection Frankenstein style, et Set en restera là, dégoûté, et n'osera pas se parer de la qualité primordiale du vrai super-vilain qui se respecte : la récurrence.

Les choses commencent à changer au Moyen-Âge, notamment chez les Nordiques. Alors qu'il était à l'origine un « trickster », un dieu civilisateur imprévisible qui passe son temps à jouer de mauvais tours aux autres dieux, mais aussi à les tirer d'embarras, Loki amorce une mutation qui fera de lui l'incarnation du mal. Pour le coup, il devient d'ailleurs à cette occasion une authentique némésis : après qu'un de ses tours ait vraiment mal tourné (Loki cause la mort de ce gros poseur de Balder), les dieux lui infligent une punition démesurée. Attaché dans les tréfonds du monde avec les tripes de ses propres enfants, Loki est exposé au venin d'un serpent qui lui goutte sur le visage. Quand il réussit à s'échapper, après quelques millénaires de détention, c'est un être changé et ivre de vengeance qui monte à l'assaut d'Asgard après avoir pris le commandement de toutes les forces de la mort et du chaos. Oui, Loki est alors un vrai super-vilain, un méchant, un teigneux.

 

Désolé mesdames, mais en vrai, Loki ne ressemble pas à Tom Hiddleston, mais plutôt à ça.


L'autre grand méchant des mythes médiévaux, c'est Mordred, fils incestueux du roi Arthur. Là aussi, il s'agit d'une némésis, et tel Loki recevant et donnant la mort en même temps face à Heimdall, Mordred meurt en tuant son roi de père après avoir ravagé son royaume. Notons que, tout comme Loki n'acquérant que tardivement son statut de destructeur des mondes, Mordred est un ajout relativement tardif au cycle arthurien (avec peut-être une référence antique à Télégon, l'autre fils d'Ulysse, celui dont on ne parle pas à table, celui qui transperce son père sur une plage, mettant ainsi fin à l'Âge des Héros). Notons que sa mère, Morgane la Fée, est elle aussi un prototype de super-vilaine dont les auteurs de comics sauront se souvenir.

Dans les deux cas, nous avons une figure d'un mal absolu qui est aussi une punition. L'ère des grands méchants d'anthologie peut enfin commencer.

 

Et elle commencera réellement au Quinzième siècle, avec une brochette d'affreux qui débarquent dans le monde réel sur une période d'une petite cinquantaine d'années. Vlad Dracul, Gilles de Rais, Cesar Borgia, Richard III le sanguinaire sanglier et Louis XI l'universelle araignée sont cinq personnages qu'on n'a pas oubliés. Étaient-ils plus affreux que d'autres nés avant eux ? Pas forcément, même si certains d'entre eux ont mis le paquet dans le carnage ou la crapulerie.

Ce qui change tout, c'est une invention toute simple : l'imprimerie. En diffusant largement les tristes exploits de nos grands méchants, elle leur assure l'immortalité. Car si, deux siècles plus tôt, il fallait près d'un an à une armée de moines pour copier et enluminer un gros manuscrit, en quelques semaines, l'imprimerie permet de diffuser des centaines d'exemplaires d'un texte. Et parmi ces textes, il y a des efforts de propagande, comme ceux du Saint Empire cherchant à convaincre toute l'Europe qu'il est urgent de mettre au pas Vlad Dracul souverain de Valachie, ou les comptes rendus du procès de Gilles de Rais, lus avidement par les ancêtres de nos amateurs de presse à scandale. Et tant pis si tout cela est orienté : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende » disait l'un des personnages de l'Homme qui tua Liberty Valance.

 

C'est précisément ce qui arrive à notre grand vilain suivant. Armand du Plessis, quasi inconnu sous son nom de baptême, mais beaucoup plus célèbre en tant que Cardinal de Richelieu, n'était pas forcément un grand méchant. Même s'il a inventé l'Académie Française, ce qui doit quand même peser lourd sur son karma, mais passons. Ce qui assurera sa gloire comme grand super-vilain, c'est ce qui lui arriva deux petits siècles après sa mort : il est sélectionné par Alexandre Dumas pour tirer les ficelles d'un complot dans Les Trois Mousquetaires.

 

Richelieu, prototype du super-vilain intelligent, charismatique, manipulateur, et habillé comme une drag queen.

 

Et là, ça barde. Il y a de beaux héros, dans les Trois Mousquetaires, et de beaux méchants. Rochefort et Milady sont des personnages marquants et charismatiques. Mais ils ne sont rien à côté de leur maître, celui qu'on appelle tout simplement « le Cardinal » et qui est le vrai maître du pays. Au point que, quand le Cardinal ne sera plus là, Vingt ans après,  les héros le regretteront, le comparant à son successeur, un autre cardinal moins magnifique, Mazarin. Et que l'un d'entre eux finira par prendre sa place de manipulateur (attention spoilers devant, passez directement au paragraphe suivant si vous n'avez pas mis le nez dans le Vicomte de Bragelonne, troisième volume de l'épopée mousquetairienne) et qu'Aramis, devenu général des jésuites, tentera de prendre le contrôle de la monarchie, entraînant la mort d'au moins un de ses anciens camarades.

Cette apparition de grands méchants charismatiques (le début du dix-neuvième siècle verra aussi l'apparition de Vautrin, de Javert et que quelques autres) et dû lui aussi à une révolution pas forcément technique, mais des modes de consommation de la culture. Avec ce qu'on a appelé les Cahiers Bleus, des revues sur mauvais papier vendus par les colporteurs itinérants, est apparue une forme de littérature populaire sensationnaliste. C'est dans ce creuset-là, dans le roman-feuilleton publié chapitre après chapitre dans la grande presse que naîtront les codes narratifs qui nous intéressent, dans les pages des Mystères de Paris et de Rocambole, puis par la suite de Sherlock Holmes.

 

Arrivé à ce stade, je m'aperçois que je n'ai pas encore beaucoup parlé des Bouffons Verts et consorts. Et ce n'est pas encore pour tout de suite, parce qu'il reste à évoquer d'abord les deux enfants naturels du roman feuilleton, devenus à leur tour parents putatifs du comic book : le pulp et le comic strip.

 

Car le développement de la littérature populaire permet la création de nombreux personnages récurrents, et pas seulement dans le camp de gentils. Le maléfique Docteur Fu Man Chu, créé par Sax Rohmer, sera un des grands modèles de bien des super-vilains ultérieurs. Ce terroriste venu d'Orient est en effet le modèle direct de personnages comme l'Empereur Ming, l'Ombre Jaune, le Mandarin et bien d'autres.

 

Quand apparaît le comic book mensuel au départ pour réimprimer des strips, les codes sont préservés. Quand il passera à la création pure, les premiers personnages seront les héritiers directs des héros des bandes quotidiennes. Curieusement, même l'apparition de Superman dans les pages d'Action Comics ne réactivera pas immédiatement l'image du grand méchant. La première apparition de Lex Luthor est à ce titre parfaitement décevante : ce n'est qu'un des nombreux voyous sans relief dont Supes fait alors son ordinaire.

Captain America, dans sa première aventure signée Simon et Kirby, met le doigt sur quelque chose. Ou en tout cas le poing sur quelqu'un, puisqu'il débute sa carrière par une mornifle à Adolf (j'aime bien l'expression, ça sonne bien, « mornifle à Adolf », je la ressortirai).

La grande trouvaille, c'est le Joker, dans les pages de Batman. Bob Kane est souvent crédité d'une grande inventivité en ce qui concerne les vilains. Il a surtout beaucoup lu un célèbre strip de Chester Gould, Dick Tracy, dans lequel les voyous, difformes ont des trognes pas possibles et des noms à l'avenant comme Pruneface ou Hammerhead. Et surtout, il a de très bons assistants, Bill Finger et Jerry Robinson, qui ont été très marqués par un film expressionniste allemand sorti quelques années auparavant, avec Conrad Veidt, l'Homme qui Rit, adapté d'un roman-feuilleton de notre Totor national.

Les voyous qui se font battre par Dick Tracy. De belles têtes de vainqueurs, pourtant.

 

Au départ, le Joker est censé mourir à la fin de l'épisode, comme une bonne partie des adversaires de l'Homme chauve-souris. Mais ses auteurs ont bien compris qu'ils tiennent quelque chose, et le sauvent in extremis. Dès lors le super-vilain moderne est né, et le concept sera raffiné, décliné, démultiplié, et la suite, c'est de l'Histoire.

Sauf que cette histoire, il y a de bonnes chances que vous la connaissiez, on ne va donc pas s'y attarder, et nous allons plutôt nous pencher sur une typologie des grands méchants des comics

Les deux notions clé, dans une histoire de super-héros classique, ce sont catharsis et consolation. Alors catharsis, c'est comme némésis, ça vient du Grec. Ça a été théorisé par rien moins qu'Aristote (ne croyez pas les gens qui prétendent qu'Aristote ne disait que des carabistouilles : si en science, il est en effet discutable, en théorie de la narration, il reste pertinent deux millénaires et demi après). Cela signifie en gros que le récit est là pour faire vivre des émotions violentes au spectateur, puis pour l'en purger grâce à une résolution.

La première façon d'envisager le vilain, c'est sous l'angle du double, et c'est naturel : le vilain étant l'ennemi du héros, il se pose en miroir, en opposition tranchée. Adversaire symétrique du héros, le méchant peut jouer de cette opposition pour en devenir le reflet, parfois inversé mais pas toujours.

Le vrai vilain doit avant tout représenter une menace.


Là où Batman se veut noir et rationnel, le Joker sera coloré et fou. Là où Superman est physiquement invincible, Luthor combattra sur le terrain de l'intellect (en tout cas les versions les plus intéressantes de Luthor). Là où Reed Richards sera altruiste, Fatalis sera égoïste. C'est la base de l'opposition. Quand les auteurs creuseront le concept, ils la pousseront dans une direction intéressante et plus subtile : l'opposition entre Xavier et Magneto repose non pas sur les buts ni sur les pouvoirs (quoique le pouvoir de Magneto soit plus physique, mais ce n'est pas la clé du truc), mais sur l'état d'esprit, la philosophie, les moyens dont l'on se sent prêt à user. Dans les années 60, Xavier c'est Martin Luther King et Magneto, Malcolm X : tous deux défenseurs de leur communauté, mais l'un par la non violence, l'autre par la lutte plus brutale, armée au besoin.

Le Nazi a toujours été un méchant cool. Alors le gorille nazi, c'est cool surmultiplié.


Mais curieusement, cette logique ne marche pas avec tout le monde. Opposer Iron Man, super capitaliste, à son pendant soviétique la Dynamo Pourpre ne crée pas la dynamique inépuisable des rapports entre Batman et le Joker, ou entre Daredevil et le Caïd. Et dès le départ, la personne qui nuit le plus à Tony Stark, porteur historique de l'armure d'Iron Man, c'est lui-même. Dès le départ, son corps le trahi, son corps pourtant bichonné de milliardaire habitué des spas et autres cures de remise en forme. Son cœur fragile et abîmé lâche régulièrement. Et quand il est finalement réparé, ce sera son foie, ou l'incapacité de celui-ci à éliminer rapidement tout l'alcool qu'ingère son propriétaire. Obadiah Stane, Justin Hammer ou Whiplash ont beau revenir à la charge, ils ne sont pas un ennemis aussi redoutable pour Iron Man qu'Iron Man en personne.

Quel pire adversaire pour un héros que sa propre faiblesse ?

 

Ce principe n'est pas forcément nouveau : il est déjà à la base d'un personnage comme Hulk, que ses propres actions et réactions mettent au ban de la société, quelques que soient les intentions du docteur Banner au départ. Notons au passage que les deux personnages sur lesquels cette logique marche le mieux sont à la base des concepteurs d'armes de destruction massive.

Les scénaristes iront finalement plus loin : à l'époque de Civil War, Iron Man deviendra une menace pour tout le monde, dans un retournement qui fait du héros un vilain potentiel. Le fond sera le même qu'avec la paire Xavier / Magnéto, une lutte à mort autour d'une question de principe, mais rendue plus piquante par le fait que le méchant a été un héros pendant les quarante années précédentes. Mais même ainsi, ça n'a rien de nouveau : on ne compte plus les crossovers X-Men contre Fantastiques, Vengeurs contre X-Men ou la Chose contre Hulk et ainsi de suite. Ils sont quasiment consubstantiels des univers partagés.

Inversement, un méchant historique peut finir par retourner sa veste. Magnéto aura été pendant un temps un pillier des X-Men, Malicia l'est toujours, et même la cruelle Emma Frost est devenue professeur chez Xavier. Le Faucon, la Veuve Noire et Wonder Man ont eux aussi commencé du mauvais côté de la barrière. Les comics de super-héros ont la réputation d'être manichéens, mais on est généralement loin du compte.

 

Le plus beau tandem de meilleurs-copains-qui-se-détestent.

 

Mais le vilain ne vaut que par la menace qu'il peut représenter. Si la construction en opposition permet d'installer cette menace, très souvent, il faut jouer aussi sur la surenchère. Un vilain plus fort que Superman ou que la Chose aura un côté impressionnant. C'est le concept à la base des Mongul, Galactus et autres Thanos. Le risque dans ce cas-là, c'est d'en revenir à des incarnations de forces de la nature, et donc de perdre leur efficacité dramatique sur le long terme en tant que vilains.

 

J'ai pas encore mis de bouffons verts en illus, mais à la place je vais mettre un maniaque violacé.


Le super-vilain n'est plus, de nos jours, cantonné aux histoires de super-héros. Il a fait tache d'huile. C'est devenu un élément clé d'un certain nombre de franchises cinématographiques, par exemple, et pas seulement dans le cadre du film d'horreur où on décline un même méchant sur plusieurs films, comme Jason ou Freddy. Blofeld va bientôt revenir dans James Bond, et Dark Vador, s'il reste un des méchants cinématographiques les plus iconiques de tous les temps, n'aura jamais fini de payer sa dette envers Fatalis et Darkseid.

Plus curieusement, même le monde réel s'est converti à la logique des super-vilains : on ne compte plus les morts annoncées de Pol Pot ou de Ben Laden. Tout adversaire politique se voit chargé de tous les maux (et tant mieux si c'est déjà une crapule sanguinaire à la base) et paré d'une aura mythique de son vivant. 

On finira par une citations du père Nietzsche, toujours efficace quoiqu'on en dise dès qu'il s'agit de durabilité des super-slips et de leurs ennemis, expliquant pourquoi le Joker s'enfuira toujours d'Arkham : « Qui vit de combattre un ennemi a tout intérêt à ce qu'il reste en vie »

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par Nikolavitch

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